De sa fenêtre, il voit l’autoroute qui défile. Plus exactement, il la regarde. Comme les voitures vont de l’avant, il a l’impression de reculer et reculer, c’est pire que de rester sur place. Il est comme dans un train dans le sens inverse de la marche. Il a mal au cœur mais il fixe intensément cette route qui le provoque, qui l’appelle, lui, scotché à son fauteuil à remplir des dossiers qui vont trouver bientôt place dans une boite d’archives.
Comme lui.
Il a l’autoroute qui le drague comme une sirène et lui, il s’enterre dans la paperasse qu’il déteste. Elle défile. Il se défile. Est-ce facile après tout de se laisser embarquer par cette route égoïste qui fait déjà l’amour à d’autres voitures ? L’odeur ou le parfum – au choix – du bitume traverse la vitre sale de son bureau. Il en prend plein ses rêves, il en prend plein sa vie, il en prend plein son corps mais il ne fait rien pour se réveiller de sa léthargie bureaucratique, maladie incurable, définitive, encore plus que mortelle, se détruisant lui-même à petite flamme, démoli par ses propres envies qu’il n’a le courage d’assouvir. Il ne sent pas mort, pire, il ne se sent pas né.
Il a l’autoroute à dix mètres de lui, il n’a aucune raison de ne pas y aller, il n’a aucune raison de rester ici à griser du papier blanc. Aucune raison.
Et pourtant il reste.
Il reste parce qu’il n’est pas sûr que là-bas soit vraiment un ailleurs de rêve, cet ailleurs qu’il invente parfois, en regardant cette fichue autoroute de sa fenêtre. Il n’est sûr de rien, sinon qu’ici ne lui plaît pas. Alors ? Ne rien faire est déjà s’engager ! S’engager à ne pas être celui qu’il veut être. Quel courage finalement ! Il vit dans la fadeur qu’il s’est créée. A force de se plaindre, se lamenter, de s’auto-suggestionner, de donner raison à Monsieur Coué, rien autour de lui n’a les couleurs qu’il attend. Il a fini par abandonner ses amis, ses copains, ses voisins, ses connaissances pour se retrouver seul et qu’on ne le voit plus, ridicule qu’il est. Pour autant, il n’a pas bougé d’un pas, d’une roue. Il est toujours accroché à son bout de fenêtre, sa lucarne sur la vraie vie, sa lunette vers le soleil, ses jumelles vers le jour, regardant l’autoroute arrogante.
Il pourrait crier mais les voitures et les camions qui le frôlent sont plus bruyants qu’il ne saurait l’être. Il pourrait pleurer mais les carreaux sont déjà humides des brumes matinales. Il pourrait pincer les vitres, hurler de ses poings, briser la glace en cas d’urgence. Il pourrait tout çà et même plus encore mais il garde tout en lui, tout pour lui, égoïste de sa peine qu’il ne sait divulguer et communiquer.
Il ne veut plus être ici, et bientôt, s’il continue, il ne sera même plus ailleurs. Il va perdre son identité et ne devenir qu’un pronom presque impersonnel. Il est son meilleur ennemi. Parfois, il sent qu’il pourrait se battre contre lui mais il perd toujours car il est trop fort. En fin de combat, il ne se serre pas la main et il part en longeant les cordes. Demain, il sera meilleur.
Mais demain n’est pas là, aujourd’hui est trop présent. Par sa faute. Pour le moment, il s’enfonce doucement parce qu’il paraît que dans les sables mouvants, il ne faut pas bouger. Il va se noyer dans ses propres angoisses, ses propres peurs, doucement, tout doucement, sans rien dire à personne, pas même à lui. Une preuve de sa pudeur, une preuve de sa fierté, une preuve de sa bêtise. La bouche ouverte sans qu’un mot n’en sorte, les oreilles tout autant sans qu’un mot n’y entre, le cœur blessé sans qu’une goutte de sang n’en coule, l’âme ouverte comme un livre sans qu’on puisse y lire quelque chose, le voilà nu, et finalement invisible.
Avant de partir, si jamais il part, il voudrait dormir avant de se réveiller, reposer son esprit avant de le solliciter, ralentir avant de foncer, réfléchir avant de parler, il voudrait tant de choses qu’il ne sait demander, qu’il ne sait réclamer, auxquelles il croit avoir droit. Mettre dans son sac à dos en cuir plus que son courage – c’est banal – mais surtout y mettre sa volonté et les quelques années qui lui restent. Et puis si possible, que quelqu’un l’accompagne. Pas quelqu’un qui le suive ou le précède, non, juste quelqu’un qui l’accompagne, à coté, tout prêt, trop prêt, s’il vous plaît. Alors, il se sentirait fort, observé, attendu et responsable. Facile alors de prendre l’autoroute ou un chemin vicinal, il en est sûr. Mais, tel qu’il est, il fait peur, et il n’attire pas. Comme il n’attire pas, il est seul et il a peur.
La ligne droite qu’il attend devient un cercle, un cercle vicieux.
Parce qu’il veut bouger, on le fait s’asseoir. Parce qu’il est créatif, on lui fait suivre des directives. Parce qu’il aime l’amour, on l’en prive. Parce qu’il demande parfois, on lui refuse. Peut-on lui reprocher de se taire alors qu’on lui ferme la bouche ? Voilà un combat peu singulier pour obtenir un bonheur pluriel !
Des tours qui tombent, des enfants qui meurent, des terres qui grondent, des femmes qui pleurent, des fleuves qui inondent et de moins en moins de fleurs, voilà mille raisons de souffrir ! Alors lui, pour une route qu’il n’ose prendre, par respect, il souffre en silence.
Pendant ce temps, les voitures sur l’autoroute continuent leur manège sur une musique monocorde mais mélodieuse. L’une d’elle vient de klaxonner, serait-ce un signe ?
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